« Hors radar: L’esclavage par ascendance, une forme d’esclavage contemporain », article dans « The Republic »

Examiner les liens entre l’esclavage par ascendance et l’esclavage contemporain en Afrique de l’Ouest permet de trouver le chaînon manquant pour comprendre les conditions dans lesquelles l’esclavage et les pratiques analogues persistent, malgré les abolitions et la législation internationale contre l’esclavage

L’esclavage par ascendance et ses séquelles continuent de prévaloir dans de nombreuses communautés d’Afrique de l’Ouest. Anti-Slavery International définit cette forme d’esclavage comme le fait pour un individu de « naître en esclavage parce que ses ancêtres ont été capturés en esclavage et que sa famille « appartient » depuis lors aux familles esclavagistes ». Ce statut est transmis principalement par la lignée maternelle, afin de garantir que les générations futures naissent en esclavage. Certain.e.s n’ont peut-être même pas d’ancêtres qui ont été capturé.e.s et vendu.e.s comme esclaves, mais qui se sont vu.e.s attribuer le « statut d’esclave » après avoir déménagé dans une nouvelle communauté et avoir été traité.e.s comme des personnes d’un statut inférieur à celui des personnes au pouvoir. Par exemple, en période de guerre intense et de razzias d’esclaves, comme dans le Sahel ouest-africain dans la seconde moitié du dix-neuvième  siècle, les gens ont cherché refuge dans d’autres villages et d’autres régions. Ces réfugiés, en tant qu’étrangers, étaient souvent considéré.e.s comme des « esclaves » par les propriétaires locaux à leur arrivée dans le nouveau village. On leur proposait donc le plus souvent d‘épouser des femmes de statut « esclave » ; les enfants étaient ensuite considérés comme des « esclaves ». En période de famine et de grande précarité, certain.e.s devaient mettre leurs enfants en gage pour avoir de quoi manger. S’ils ne pouvaient pas rembourser leur dette, les enfants mis en gage restaient dans la famille du créancier et leurs descendant.e.s pouvaient se voir attribuer un « statut d’esclave ».

COMPRENDRE L’ESCLAVAGE PAR ASCENDANCE

L’esclavage par ascendance est répandu parmi les communautés nomades peules et touaregs du centre et du nord du Mali, mais il existe dans toutes les régions du Mali. Il est également présent dans d’autres pays du Sahel, notamment au Niger, en Mauritanie, au Sénégal, en Gambie, au Burkina Faso, au Nigeria, au Tchad et au Soudan. Dans le Sahel ouest-africain, les personnes ayant le statut « d’esclave » sont souvent considérées comme des biens et peuvent être données en cadeau ou transmises en héritage à la famille par l’esclavagiste. Les victimes de l’esclavage par ascendance subissent de nombreuses violations des droits humains et peuvent être contraintes de travailler sans rémunération et se voir refuser l’accès aux services sociaux de base tels que la scolarisation et les documents d’identité nécessaires, sans lesquels « il est impossible d’accéder aux droits civils, politiques, économiques, sociaux ou culturels » (Anti-Slavery International).  Même après avoir échappé aux communautés où elles étaient considérées et traitées comme « esclaves » – et leurs descendant.e.s comme des « étrangers » ailleurs – et en raison des désavantages historiques accumulés au fil des générations, ces personnes continuent souvent à vivre au bas de l’échelle sociale, ce qui rend presque impossible pour elles d’échapper au piège de la pauvreté. Au Mali, les rares personnes qui ont réussi à échapper complètement au stigmate ont dû le faire au prix de la suppression de leur propre expérience et de celle de leurs ancêtres afin de pouvoir passer pour des personnes de « statut libre » dans une société où la notabilité, l’honneur et la notoriété sont encore basés sur des hiérarchies généalogiques liées à l’histoire de l’esclavage.

L’examen des formes contemporaines d’esclavage en Afrique de l’Ouest ne peut se faire sans une étude détaillée de leurs liens avec l’esclavage par ascendance. Un tel examen est nécessaire pour comprendre les conditions qui créent la vulnérabilité et l’exploitation dans une Afrique de l’Ouest prétendument post-esclavagiste et pour proposer des solutions appropriées pour les prévenir.

Cette analyse est basée sur des recherches menées dans le cadre du projet EMiFo (Esclavage et migration forcée au Mali occidental), financé par l’UKRI (2020-2023). Il s’agit d’un projet de collaboration entre SOAS, Université de Londres (Chercheuse principale : Marie Rodet), l’institut de recherche malien LERDDL (Co-chercheur : Bakary Camara), l’Université de Copenhague (Co-chercheuse : Lotte Pelckmans) et les ONG maliennes Donkosira et Temedt. Ce projet rassemble une combinaison unique d’expertise en histoire africaine, droit, anthropologie sociale et démographie sociale, activisme culturel et social. Cette recherche vise à identifier les circonstances socio-économiques et politiques dans lesquelles les déplacements prolongés liés à l’esclavage se sont produits dans l’Ouest du Mali. Elle examine comment et pourquoi, malgré leur survenue récurrente au cours des 100 dernières années, ces déplacements fugitifs ont été largement rendus invisibles et illisibles. Le projet vise également à fournir une meilleure compréhension de la façon dont l’environnement juridique peut être utilisé, modifié et façonné pour fournir aux populations déplacées du fait de l’esclavage des protections juridiques et des solutions pour s’assurer de moyens de subsistance durables, avec un accent particulier sur les femmes et sur l’accès à la terre. À terme, les ambitions du projet sont de créer des ponts et des plateformes de communication entre les groupes déplacés de force et les communautés locales, ainsi qu’avec les autorités locales et nationales, afin de permettre la collaboration, l’intégration et l’acceptation.

Depuis 2020, notre équipe arpente les régions de Kayes, Nioro et Kita au Mali occidental (qui jusqu’en 2020 ne formaient qu’une seule région – celle de Kayes), où les conflits sur la signification du post-esclavagisme et de l’anti-esclavagisme ont éclaté de manière particulièrement violente depuis 2018. Ces conflits violents ont mis sous les feux de la rampe la grande contemporanéité de pratiques d’exploitation que l’on pensait caractéristiques principalement d’autres régions maliennes (principalement le Centre et le Nord du Mali) et même d’autres âges (ceux de l’ère pré-abolition).  L’esclavage par ascendance associe dans le présent les résidus, les continuités et les héritages de l’esclavage historique. Penser aux (dis)continuités entre l’esclavage historique et les formes modernes d’esclavage à travers le prisme de l’esclavage par ascendance nous permet de trouver le chaînon manquant pour comprendre les conditions dans lesquelles l’esclavage et les pratiques esclavagistes persistent malgré les abolitions et la législation internationale contre l’esclavage. Avec l’abolition et les législations sur l’esclavage, les anciennes formes de traite et d’exploitation ont été transformées et réorganisées afin de s’adapter aux nouvelles circonstances. Désormais hors radar, elles sont devenues invisibles et même illisibles/inintelligibles pour la plupart des personnes extérieures. Ces pratiques sont fondées sur une économie politique intime de pressions sociales et de coercition, qui permet l’exploitation sans laisser de traces matérielles ou de preuves évidentes.

Du fait de l’absence d’un cadre juridique national de protection, les populations auxquelles on attribue un « statut d’esclave » et qui ont à présent des différends avec l’élite locale concernant l’accès à la terre et à d’autres moyens de subsistance, ainsi que celles qui sont victimes de violences en représailles de leur appartenance à des mouvements anti-esclavagistes et de leurs activités dans ce domaine, n’ont souvent d’autre choix que de quitter leur communauté et de s’enfuir vers des régions plus « hospitalières ». Ces populations sont parmi les plus pauvres et les plus vulnérables du Sahel. En raison de leur vulnérabilité et de leur marginalisation économiques et historiques, elles sont également plus susceptibles d’être victimes de formes « modernes » d’esclavage, telles que la traite des êtres humains, la prostitution, l’adhésion aux rangs inférieurs des groupes terroristes et des réseaux de trafic de drogues et d’armes.

La continuité des formes passées d’esclavage va aujourd’hui au-delà du continuum des héritages et devrait être qualifiée d’esclavage contemporain, même si elle n’est pas reconnue comme telle sur le plan juridique ou social. Dans le cas de l’esclavage par ascendance, les relations de dépendance peuvent souvent être historiquement retracées et sont explicitement justifiées par l’esclavage historique d’un ancêtre. L’esclavage par ascendance est souvent distingué de l’esclavage moderne car, dans ce dernier, la dépendance et l’exploitation forcées incluent des processus d’anonymisation et de remplaçabilité. Ce qui est souvent mal compris, c’est que l’esclavage par ascendance soutient l’esclavage moderne, dans la mesure où l’esclavage par ascendance crée un terrain pour un continuum de violence. C’est la banalisation de l’esclavage par ascendance et de sa violence qui banalise l’exploitation de proximité immédiate et permet l’acceptation sociale générale du contrôle économique de corps de plus en plus anonymes et remplaçables au quotidien.

LA « CRISE DE L’ESCLAVAGE A KAYES » AU MALI

Depuis 2018, plus de 3 000 personnes ont été officiellement déplacées dans l’ouest du Mali pour échapper aux violences liées à l’esclavage par ascendance et à ses héritages. Ces déplacements forcés sont bien moins relayés par les médias que les tragiques déplacements internes vécus par beaucoup plus de personnes du Nord et du Centre du Mali depuis 2012. Cela s’explique par un certain nombre de raisons : 1) le nombre de populations déplacées à l’intérieur du Mali occidental est évidemment extrêmement faible en comparaison ; 2) elles ne sont que la partie émergée de l’iceberg et la partie un peu plus visible d’un exode à bien plus long terme lié à l’esclavage qui touche la région depuis le début du XXe siècle ; 3) il existe une longue histoire de cette forme de déplacement prolongé et de migration forcée qui reste largement méconnue, passe inaperçue et n’est donc pas quantifiable.

Le non-investissement du gouvernement malien dans la gestion de ce que nous avons appelé la « crise de l’esclavage de Kayes » et les déplacements forcés qui en découlent reflètent une histoire plus longue de déni de l’esclavage au Mali, et plus largement en Afrique de l’Ouest. En effet, aujourd’hui encore, l’histoire de l‘esclavage interne est un sujet tabou en Afrique de l’Ouest et l' »idéologie de l’esclavage » reste omniprésente. En ce qui concerne l’esclavage par ascendance, le Mali est surtout connu pour ces problèmes au sein des communautés nomades touaregs et peuls du nord et du centre du pays. Cependant, l‘esclavage par ascendance et ses séquelles continuent de prévaloir dans la plupart des communautés du Mali et ont entraîné une longue histoire de violence. Kayes, comme d’autres régions du sud et du centre du Mali, était une zone de transit importante pour les caravanes d’esclaves au XIXe siècle. Les populations considérées localement comme « descendantes d’esclaves » sont toujours discriminées et stigmatisées au Mali, certaines étant même victimes de graves exactions.

Le Mali postcolonial n’a jamais criminalisé l’esclavage par ascendance, malgré les nombreuses campagnes de plaidoyer menées par les organisations maliennes de défense des droits humains et contre l’esclavage, comme Temedt, et plus récemment par les Gambana, une organisation transnationale de lutte contre l’esclavage particulièrement impliquée dans la « crise de l’esclavage à Kayes ». Le Mali a certes signé les grandes conventions internationales interdisant l’esclavage (dont la Déclaration internationale des droits de l’homme de l’ONU), et a voté une loi criminalisant le trafic international d’êtres humains en 2012. Mais dans la situation sécuritaire actuelle du Mali, la promulgation d’une loi criminalisant l’esclavage par ascendance (le projet était prêt à être discuté et adopté au parlement en 2016) a été reléguée à plusieurs reprises au profit d’autres agendas plus pressants. Il y a également une amnésie générale et un environnement politique tendu qui montrent une incapacité et/ou une réticence à comprendre l’esclavage par ascendance et les déplacements forcés qui y sont liés comme une manifestation contemporaine de l’esclavage, ce que cette recherche cherche à redresser.

LES NON RECONNUS CONTRE LES LÉGITIMES

Malgré le manque de données quantitatives longitudinales sur la violence liée à l’esclavage par ascendance en Afrique de l’Ouest, la dernière « crise de l’esclavage à Kayes » nous invite à (re)penser cette violence en dehors des cases habituelles des conflits villageois pour la terre et les ressources, qui n’ont en fait permis ni aux chercheur.euse.s, ni aux praticien.ne.s humanitaires, ni aux agences gouvernementales de saisir l’étendue de la violence illisible/invisibilisée liée à l’esclavage dans toute sa complexité.

Considérer ces pratiques hautement exploitantes comme de simples résurgences exceptionnelles du passé est trompeur. L’existence d’une violence intergénérationnelle cumulative subie par des groupes auxquels on attribue un  » statut d’esclave  » (en fonction du statut historique des membres de leur famille, ou en fonction de leur arrivée tardive en tant que nouveaux arrivants et étrangers) a déjà été largement documentée dans le Mali colonial et postcolonial. Il existe également des témoignages (de femmes principalement) recueillis par l’ONG juridique Aba Roli en coopération avec l’organisation anti-esclavagiste TEMEDT (2014) et enfin l’enquête quantitative de notre propre projet SlaFMig auprès des victimes déplacées de force de l’esclavage par ascendance. La sphère publique malienne a caché ces pratiques et les conflits actuels à leur sujet, comme le montrent les articles de journaux maliens et les discours adoptés par le gouvernement malien, dans lesquels l’esclavage par ascendance est présenté comme s’apparentant davantage à un « conflit local traditionnel » ou même à des « traditions bénignes du passé qui doivent être respectées » plutôt qu’à des formes d’exploitation réelle et à des pratiques esclavagistes contemporaines. S’il est vrai qu’il existe des variations régionales (pour certaines familles et dans certaines régions, les formes d’aliénation et d’exploitation des droits sont plus cruelles que pour d’autres), il est absolument nécessaire d’aborder ces pratiques comme intrinsèquement violentes, très contemporaines et au cœur des tissus de contrôle et d’exploitation sociale et économique du Mali d’aujourd’hui, en bref comme des formes négligées d’esclavage moderne.

Combien de familles ont été privées de leurs terres et de leurs moyens de survie, simplement parce qu’elles demandaient à ne plus être appelées « esclaves » ? Combien de femmes continuent d’être violées au quotidien parce qu’elles sont considérées comme n’ayant « d’ascendance esclave » ? Dans certains villages, les personnes considérées comme « libres » (esclavagistes) peuvent pratiquer leur sexualité sur ces femmes sans encourir de sanctions pénales et sans avoir à reconnaître comme leur appartenant les éventuels descendants issus de ces agressions sexuelles passées sous silence. Combien d’autres femmes et hommes qui font campagne contre cela, doivent être battus, mis sous embargo et bannis à jamais de leurs villages, voire tués ? Des formes de violence très intimes et non réglementées sont au cœur du contrôle exercé sur les corps des esclaves et sur leur travail social et économique, ce dont les paradigmes de l’esclavage moderne ou les études historiques et anthropologiques sur l’esclavage africain ne rendent pas facilement compte. En effet, l’intimité de la vie commune et les liens familiaux tissés au fil du temps rendent encore plus difficile la reconnaissance de pratiques intrinsèquement violentes dans un espace aussi familier. D’autant plus que cette intimité exploitante s’est construite sur plusieurs générations, où elle est restée inaperçue et approuvée par les détenteurs du pouvoir qui en bénéficient, sous couvert de lien de parenté, de domesticité, de mariage et de confiage d’enfant.

Compte tenu de la complexité des tabous et des formes de violence systémiques mais aussi très silencieuses, nous proposons d’adopter le modèle analytique de l’esclavage moderne proposé par Laura T. Murphy. Ce modèle propose de « déplacer » activement et consciemment la charge de la preuve des « victimes » vers le.a lecteur.rice., le.a travailleur.euse du développement, les autorités, le système judiciaire, où tou.te.s devraient contribuer à rendre ces pratiques d’esclavage moderne non seulement plus visibles, mais aussi lisibles et intelligibles, afin de parvenir à des formes plus viables d’analyse, de compréhension et à des solutions.

En octobre 2020, nous avons mené une enquête quantitative auprès des populations déplacées de la région de Kayes ayant échappé à l’esclavage. Sur une population de 1 634 personnes déplacées, nous avons interrogé 204 adultes (105 hommes et 99 femmes), d’un âge moyen de 35,8 ans. Parmi les personnes interrogées, 97 % ont déclaré avoir quitté leur village pour échapper à l’esclavage. La majorité d’entre eux se sont échappés et se sont réinstallés dans le village de Mambiri en l’espace de trois semaines en janvier 2019, venant de cinq communes différentes situées au nord de Mambiri, à environ 150 kilomètres. Les déplacé.e.s ont coordonné cette réinstallation précipitée par téléphone et via des groupes WhatsApp, suite à une série d’exactions perpétrées l’année précédente par l’élite locale, car les victimes refusaient d’être appelées et traitées comme des « esclaves ». Soixante pour cent des personnes interrogées ont déclaré avoir dû travailler pour un maître ou un noble dans leur village d’origine. Quatre-vingt-cinq pour cent des personnes interrogées ont déclaré avoir été victimes de violences, notamment d’abus verbaux et de menaces (58 %), de privation d’éducation (47 %), de privation de soins de santé (43 %), de coups et blessures (41 %), de torture (31 %) et de confiscation de biens (31 %). Toutes les générations ont été touchées par ces violences, y compris les moins de 30 ans (51 % des personnes ayant subi des violences), ce qui montre la très grande contemporanéité des pratiques esclavagistes dans ces villages.

Pourtant, les autorités maliennes ont refusé de reconnaître ces  » déplacements forcés  » comme une conséquence des pratiques esclavagistes et les ont plutôt considérés comme la conséquence de l’activisme local contre les  » pratiques traditionnelles « . En d’autres termes, les victimes de l’esclavage par ascendance qui défendaient leurs droits étaient accusées d’être les auteurs de violences et de perturber un ordre social prétendument pacifique. Les autorités maliennes ont donc préféré ignorer la violence de l’esclavage par ascendance pour protéger ce qu’elles considéraient comme la « cohésion sociale ». Pourtant, les experts des droits de l’homme de l’ONU, après la mort de quatre militants anti-esclavagistes, ont forcé le gouvernement malien à reconnaître officiellement l’existence d’un « problème de l’esclavage ». Le gouvernement malien a finalement publié une déclaration laconique condamnant l’esclavage au Mali, mais ne mentionnant pas spécifiquement les violences liées à l’esclavage qui avait eu lieu dans la région de Kayes ni les déplacements forcés qui y étaient liés. Depuis lors, c’est le statu quo. Le récent coup d’État d’août 2020 et la focalisation sur la dégradation continue de la situation sécuritaire dans le Centre et le Nord du Mali n’ont certainement pas contribué à rendre plus visible et lisible l’esclavage vécu par ces populations déplacées de force, et ni plus efficace la poursuite des auteurs des exactions.

Cette invisibilisation a entravé l’investissement et les efforts du gouvernement en vue de l’adoption des outils juridiques nécessaires qui pourraient éventuellement être utilisés pour la prévention. La négligence et le manque d’intérêt des gouvernements locaux et nationaux pour la résolution d’un problème qui reste tabou, mais qui est pourtant bien connu et largement pratiqué dans de nombreuses régions du pays, a renforcé la marginalisation économique et sociale de ces communautés déplacées de force, dont la situation non reconnue continue de limiter l’accès aux ressources essentielles, notamment la terre, et les empêche ainsi de s’installer et de vivre avec des moyens d’existence durable.

LES INTERSECTIONS DE LA VIOLENCE

En raison de l’absence de cadres juridiques protecteurs, les victimes de violences liées à l’esclavage n’ont souvent d’autre choix que de s’enfuir vers des régions plus « hospitalières », après s’être vu systématiquement interdire l’accès à la terre dans leur village d’origine par l’élite locale. Dans de nombreux cas cependant, ces populations déplacées, essentiellement agricoles, continuent de vivre dans des conditions précaires en raison de la marginalisation et de la stigmatisation dont elles font l’objet dans les nouvelles communautés d’accueil.

Cette précarité est amplifiée par la sociopolitique de l’accès à la terre telle qu’elle est gérée par les élites locales, mais aussi par la dégradation des terres dans la zone écologique fragile du Sahel particulièrement affectée par le changement climatique. Ces déplacements restent pour la plupart « fugitifs » et malgré la diversité de trajectoires et de stratégies dans une catégorie sociale largement hétérogène de la population, l’environnement juridique, social et économique général empêche souvent ces déplacements « fugitifs » d’avoir un potentiel pleinement émancipateur. En effet, les nouvelles générations de familles déplacées continuent à être vulnérables à une exploitation accrue, en particulier les filles et les femmes, avec, par exemple, des filles envoyées travailler comme domestiques pour soutenir leur famille déplacée. Dans de tels cas, les nouvelles formes de servitude se superposent fortement aux héritages de l’esclavage historique.

La violence contemporaine, la vulnérabilité et les déplacements « fugitifs » témoignent de l’histoire prolongée de souffrance que de nombreuses personnes localement catégorisée comme « esclaves » continuent de vivre et sont obligées de reproduire à nouveau, en particulier les femmes. Malgré les déplacements, le contrôle et les revendications de propriété sur le corps des femmes par la classe dirigeante historique sont organisés, par exemple, par le travail domestique et les abus sexuels. Ces aspects ne sont pas facilement pris en compte par les paradigmes sociaux de l’esclavage moderne ou par les études historiques et anthropologiques qui continuent de se concentrer sur les discours post-abolitionistes « intégratifs » ou « assimilateurs ». Ces derniers discours sont largement véhiculés par l’élite qui continue en fait à bénéficier de l’exploitation de ces populations. À bien des égards, ces femmes sont confinées dans une sorte de « troisième espace de citoyenneté », d’où elles doivent constamment négocier des formes de « mérite » dans une économie morale de la marginalité et de l’illégalité – en dehors de la citoyenneté légale mais à l’intérieur d’une communauté morale de pratiques sociopolitiques et religieuses fondées sur des hiérarchies sociales violentes et prétendument immuables qui maintiennent les pratiques esclavagistes.

Notre approche s’inscrit dans le cadre de débats multidisciplinaires sur les pratiques d’esclavage « invisibles » et « illisibles ». La plupart des études sur l’esclavage moderne négligent systématiquement les perspectives intersectionnelles longue-durée sensibles au contexte. Une telle approche est nécessaire pour faire dialoguer les études sur les droits des citoyens, le travail de plaidoyer sur l’esclavage « moderne » et la violence économique (à travers notamment la question de la gouvernance foncière) et les études sur les mémoires traumatiques – et leur transmission discursive et non discursive sur plusieurs générations.

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