« Déplacements prolongés », par Leah Durst-Lee – Avril 2021

Dans le monde entier, les migrations donnent lieu à des périodes de plus en plus longues de déplacement, certaines familles se retrouvant loin de chez elles pour des décennies ou des générations. Ces déplacements prolongés sont devenus la nouvelle norme. La longueur moyenne de déplacement s’allonge, les personnes déplacées expérimentent des niveaux extrêmes d’insécurité et de marginalisation, et ont peu voire aucun accès aux services de base, tels que l’emploi, les soins de santé, un hébergement de qualité, l’éducation. En raison de leur environnement et d’un engagement international limité, les déplacé.e.s internes vivent fréquemment sous le seuil de pauvreté et sont confrontés à des obstacles considérables pour améliorer leurs vies.

Au niveau international, plus de 77 % des réfugié.e.s sont déplacés pour plus de 5 ans, soit en moyenne 20 ans pour les réfugié.e.s et plus de 10 ans pour les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays. Le nombre de personnes déplacées de force est aussi en augmentation. Depuis 2010, les déplacements mondiaux ont presque doublé de quasi 40 millions de personnes à 79,5 millions en 2019. Ces déplacements prolongés sont évitables. Chaque déplacement est différent, cependant les causes courantes de déplacement comprennent :

« conflit prolongé ; manque de volonté politique et encadrement insuffisant au niveau national  pour gérer les déplacements en question ; un engagement limité des acteurs internationaux pour aller au-delà de l’aide humanitaire ; et un manque de ressources financières dédiées à répondre à la question des déplacements prolongés ou à prévenir la persistance de nouveaux déplacements (Nations Unies) »

Au Mali, l’ONU estime que 696 834 personnes sont dans des situations de déplacement forcé, principalement en raison des conflits et de l’activité terroriste au Nord et au Centre du Mali. Mais ces déplacements forcés, comme dans l’Ouest du Mali, peuvent être également être dus aux conflits liés à l’esclavage par ascendance.

L’Ouest du Mali, et plus largement le Sahel, a une longue histoire de déplacements forcés.  Au XIXe siècle, l’Ouest du Mali était une zone de transit pour le commerce d’esclaves. Plusieurs groupes ethniques continuent aujourd’hui à soutenir et pratiquer l’esclavage par ascendance, considérant qu’un individu est « né esclave parce que ses ancêtres ont été capturés et réduits en esclavage et que leurs familles ont « appartenu » à la famille propriétaires d’esclaves depuis ». Souvent considérés comme une propriété, les victimes de l’esclavage par ascendance souffrent de nombreuses violations des droits humains, peuvent être forcés à travailler sans rémunération et se voir refuser l’accès à l’éducation et aux documents d’identité nécessaires et sans lesquels « il est impossible d’accéder à des droits civils, politiques, économiques, sociaux et culturels »  (Anti-Slavery International). L’abolition de l’esclavage en 1905 a mené à l’auto-émancipation de populations auparavant réduites en esclavage qui se sont déplacées, en fuyant leurs « propriétaires » pour se réinstaller dans des communautés libres. Les déplacements liés à l’esclavage n’ont pas toujours été des mouvements d’ampleur ou bien juste ponctuels, mais plutôt des déplacements cycliques, à petite échelle d’individus ou de familles sur le long-terme.

Depuis 2018, plus de 3000 personnes au statut assigné « d’esclave » ont fui leurs villages d’origine. En 2019, plus de 2000 familles ont été déplacées et se sont vu refuser l’accès au travail de la terre et aux services sociaux. Menacé.e.s de violence et de mort, celles et ceux qui se sont vus assigner le « statut d’esclave » et leurs allié.e.s ont été forcés de fuir leurs communautés d’origine et de s’installer dans des communautés prêtes à les soutenir.

Contrairement à d’autres exemples de déplacement où les individus peuvent s’éloigner d’un conflit pour rejoindre une zone sûre, ces victimes d’esclavage par ascendance dans la région sahélienne ne peuvent laisser derrière eux un conflit qui les place au bas de la hiérarchie statutaire malienne. A moins que les personnes déplacées ne parviennent à cacher leur statut ou à intégrer une communauté qui résiste à la pratique de l’esclavage par ascendance, elles risquent d’être à nouveau assujetties et exploitées. A cet égard, l’esclavage par ascendance peut être considéré comme un stigmate mobile, qui à la fois force à migrer et suit les personnes recherchant la sécurité. Les individus et les familles assigné.e.s « esclaves » peuvent être forcées à se déplacer de nombreuses fois, sur une durée qui s’étend sur plusieurs années, dans leur quête pour gagner la  sécurité et échapper au stigmate.

Les déplacements engendrés par l’esclavage par ascendance en Afrique de l’Ouest ont été négligés dans les études de développement et les pratiques humanitaires, notamment en raison de leur invisibilité. Celles et ceux qui sont socialement désigné.e.s comme « descendant d’esclaves » peuvent choisir de ne pas divulguer leur statut, et ne sont donc pas représenté.e.s dans un éventuel recensement de personnes vivant avec ce stigmate. De plus, un grand nombre de personnes déplacées à cause de l’esclavage partent seules ou avec leur famille immédiate, et ainsi ne reçoivent pas le même niveau d’attention que le ferait un déplacement de grande échelle.

En février 2020 nous avons commencé un projet de recherche-action de 3 ans qui vise à analyser et cartographier l’histoire méconnue des déplacements liés à l’esclavage par ascendance dans la région de Kayes, afin de démontrer les continuités historiques et l’ampleur des déplacements causés par l’esclavage sur la durée au Mali. Nos conclusions seront généralisables à des déplacements similaires à travers le Sahel. En se fondant sur cette recherche, nous proposons des mesures concrètes pour répondre à cette crise durable de déplacements liée à l’histoire de l’esclavage interne en Afrique, en formant des professionnels du droit et en plaidant pour l’adoption de législations criminalisant l’esclavage par ascendance, ainsi qu’en informant les gouvernements locaux et nationaux sur la manière de gérer efficacement les déplacements prolongés de personnes au statut assigné « d’esclave ». Vous pouvez nous suivre sur notre site, ainsi que sur Facebook et Twitter.

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